
Chez Laila Tara H, le geste n’est jamais seulement un geste. Il est tout à la fois technique ancestrale, mémoire intime et récit collectif. L’artiste s’astreint à une rigueur imperturbable qu’elle contrebalance par une spontanéité pouvant paraître naïve. Ce jeu de balancier est rendu possible par sa maîtrise de l’art de la miniature, un art historique et codifié, où se succèdent l’instantané de gestes retenus et l’ampleur des vides qui les révèlent. Une fois le dessin magistral réalisé, un autre dessin, sans qualité aucune, vient parfois se poser non loin sur le parchemin. Il est improvisé, mais adroit. Fait les yeux fermés. Elle les appelle des “dessins de mémoire”, car ils jaillissent précisément depuis sa mémoire, la main suivant l’image d’un tracé mental. De la tradition persane, Laila Tara H garde les outils, les pigments, les contraintes, mais en détourne la structure matricielle. Là où la miniature servait le récit, elle en inverse l’ordre et nous fait déchiffrer un idéogramme qui précise le sens sans jamais se laisser lire phonétiquement. Les motifs oscillent, se répètent en itérations régulières puis discontinues. Ainsi, une flamme est ornement autant qu’elle est embrasement. Et pourtant, elle ne consume pas le papier, le bois ou le tissu qui lui servent de support, puisque tout est figé dans le vide que créent de longues ellipses sans signifié et dénué de signifiant. À la fois opulentes et dépouillées, ses œuvres sont habitées par des signes qui deviennent des lettres et des figures, des symboles et des souvenirs. L’acte de lire et celui de percevoir se confondent dans l’invention d’un langage de fortune, fait de codes et de subterfuges. Parchemins, fils, morceaux de tissu cousus au papier, marqueteries et sequins composent autant de strates et de seuils, où l’expérience intime s’éprouve. Dans l’œuvre de Laila Tara H, contre toute attente, la précision et la rigueur structurelle n’entravent pas la spontanéité ni le désordre : elles en deviennent les conditions nécessaires et suffisantes.

